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Texte Libre

Mardi 14 juin 2011 2 14 /06 /Juin /2011 22:09

 

CONCLUSION

 

 

 

Le 9 novembre 1989, l’image de Mstislav Rostropovitch jouant du violoncelle devant le mur de Berlin tout juste effondré, au point de passage check point Charlie, a fait le tour du monde. L’effondrement du système communiste sonnait le glas de la guerre froide. L’occident triomphant, libéré de la menace communiste pouvait désormais écrire sa propre partition. Créé en 1988, le GIEC, organisme onusien est un symbole de la redistribution du sens, et de l’intérêt porté par les sociétés à l’exposition aux risques en général et plus particulièrement au risque climatique. Le monde est passé de la guerre froide, où deux modèles sociétaux radicalement différents se confrontaient, à une forme de guerre écologique, opposant désormais les pays du Nord, plutôt riches, aux pays du Sud, émergents, plutôt pauvres. Comme Ulrich Beck le soulignait déjà à la fin des années 1980, la conscientisation de l’exposition aux risques, allait être à l’origine de changements sociaux. Signe de ces changements, l’expertise scientifique, chargée de faire l’interface entre les pouvoirs politiques et les scientifiques, allait être toujours plus sollicitée. Or, en 1988, la climatologie n’est pas une science très développée ni très structurée. Confinée dans le giron discret de la géographie, elle ne faisait pas partie des canons académiques des sciences dures. Or, elle s’est développée dans une grande ambiguïté car elle s’est amplifiée suite et grâce à la création du GIEC et non l’inverse. En effet le mandat d’expertise donné au GIEC n’est pas venu faire l’interface entre des savoirs stabilisés sur le réchauffement climatique et les pouvoirs politiques, mais le besoin pressenti d’expertise est venu justifier le développement de la climatologie. L’influence du GIEC sur la climatologie est absolument essentielle dans l’analyse de la controverse climatique. La climatologie s’est développée dans cette dynamique plurielle, où les pouvoirs politiques ont demandé aux scientifiques, à travers l’interface du GIEC, de statuer de la probabilité de l’origine anthropique du réchauffement climatique. Ce mandat, tout aussi inductif que positiviste et caractéristique de l’ethnocentrisme occidental, portait en lui les germes de ce qui allait devenir une controverse très vive qui allait se métastaser dans l’arène médiatique. Il induit dès sa création la responsabilité de l’homme, avec comme a priori, sa possible domination sur la nature.

 

Pour Ulrich Beck, c’est vers la fin des années 1980 que la société moderne a laissé place à la société réflexive. L’uniformisation de l’exposition aux risques, indépendamment des catégories de classes sociales, pousse les acteurs citoyens à contester le courant moderne du progrès de la rationalité scientifique. Désormais, les décisions politiques ne sont plus laissées aux seuls spécialistes et experts. Les acteurs veulent avoir leur mot à dire sur des sujets technoscientifiques. Pendant la guerre froide, la science était un instrument de la lutte entre les deux blocs, chacun voulant montrer sa suprématie technologique et scientifique sur l’autre. Désormais, la remise en question du progrès provoque des tensions entre savoirs, pouvoirs et démocratie. Ainsi voit-on fleurir des controverses sur les OGM, les nanotechnologies, les antennes relais de téléphone portable, ou plus récemment l’exploration et l’exploitation des gaz de schiste. Le moindre canard porteur d’une grippe aviaire et ayant eu le malheur de traverser les frontières de l’Europe entraîne une mobilisation d’énergie considérable des pouvoirs publics. Il fait les choux gras d’une actualité d’autant plus anxiogène qu’irréfléchie. La peur face aux risques semble s’être implantée dans chaque individu. Le conflit, la controverse sur ces questions brûlantes sont systématiques. La science petit à petit a été désacralisée. La nécessité du progrès est remise en question. Or, le conflit est un élément irréductible du changement social. Il est une partie intégrante de la vie en société, produisant de nouvelles règles, de nouvelles normes. Le conflit est surtout, pour nous, en reprenant le modèle simmelien, une fonction de socialisation qui tend plus à rapprocher les parties opposées qu’à les séparer.

 

Notre analyse devait donc prendre en compte deux éléments majeurs. D’une part, nous devions analyser la controverse climatique d’un point de vue scientifique, en faisant apparaître les oppositions argumentatives et son histoire. Nous ne pouvions cependant pas nous cantonner à analyser ces seuls aspects, pour autant déjà colossaux. D’autre part, nous devions analyser la dynamique de la controverse, sa mise en discours dans les médias, et le rôle joué par ces derniers, l’idéologie des acteurs, et le terreau mythique sur lequel elle s’est construite, sa structure, et le rôle des réseaux. Pour pouvoir prendre en considération tous ces éléments caractérisant la controverse au mieux, nous avons construit un modèle d’analyse. Les résultats donnés par notre modèle d’analyse sont autant d’éléments qui nous ont permis d’étayer nos conclusions sur ce que la controverse climatique pouvait traduire de notre société ce qui nous a permis en premier lieu de légitimer notre hypothèse de départ considérant la controverse climatique comme un marqueur de notre rapport à la modernité. C’est pour cela que nous avons intitulé notre mémoire : la controverse climatique : cheval de Troie de la modernité ? Comme nous le disions en introduction, si nous comparons la controverse climatique à un cheval de Troie entrant dans la cité moderne assiégée, la controverse pourrait anéantir la cité moderne. En effet, elle peut semer le trouble dans les consciences et ainsi paralyser ou minimiser les politiques visant à lutter contre les émissions de dioxyde de carbone. Si les décisions, pour une grande majorité de personnes, ne sont pas prises dans l’immédiat, c’est le pire qui nous est promis : il en va de la survie de l’humanité. C’est pourquoi nombre d’acteurs de la controverse tendent à la minimiser d’un point de vue scientifique, voire à la délégitimer. Ils considèrent que la controverse climatique est tout au plus une controverse qui doit son existence aux médias. Détaillons maintenant les différents points de notre analyse.

 

 

 

 

 

Genèse de la controverse climatique

 

            Nous considérons que la controverse climatique a pris toute sa dimension avec la publication en 1998 dans la revue Nature, de l’article de Michael Mann. Pour les climatosceptiques, les méthodes statistiques utilisées par Mann ne sont mathématiquement pas valides et donneraient le même type de courbe quelles que soient les données utilisées. De plus, les méthodes pour relier les séries de températures mesurées directement, et celles reconstituées par l’analyse des cernes d’arbres sont aussi remises en question. La publication de cette fameuse courbe en forme de crosse de hockey, censée démontrer l’origine anthropique du réchauffement climatique, a engendré un premier pic d’intensité dans la controverse climatique. La controverse s’est transformée en crise politique et s’est déplacée jusqu'au congrès américain qui a été sollicité pour statuer sur la véracité ou la fausseté de l’article. Bien évidemment, d’un point de vue scientifique, il nous apparaît complètement risible et absurde que le politique puisse statuer sur la crédibilité d’un article scientifique. Mais c’est une caractéristique de la controverse climatique. La pétition de plus de 600 chercheurs à l’encontre de Vincent Courtillot et Claude Allègre en avril 2010 en France, correspond exactement au même phénomène. La controverse climatique ne peut se cantonner à rester dans les arènes scientifiques, et se mue en crise politique avec une intensité très importante. Les discours mis en jeu sont d’une violence extrême et la référence au nazisme, au négationnisme est parfois mobilisée. Nous avons montré que cette spécificité selon nous provenait en grande partie du GIEC. En effet la publication des courbes de Mann dans Nature arrive dix ans après la création du GIEC en 1988. Pendant cette décennie, les publications du GIEC n’ont cessé d’augmenter au fur et à mesure la responsabilité de l’homme. Comme nous l’avons montré dans l’histoire de la controverse ont succédé à la création du GIEC, en 1992 le troisième sommet de la Terre et la naissance du principe de précaution, puis en 1997 le protocole de Kyoto qui pour la première fois entérinait la nécessité de réduire les émissions de dioxyde de carbone. C’est dans ce contexte politique que la climatologie s’est développée. Il n’est pas étonnant donc que Nature publie alors en 1998 l’article de Mann. Il correspondait parfaitement au mandat du GIEC, et donnait enfin la preuve a priori irréfutable de la responsabilité de l’homme dans le réchauffement que tout le monde attendait. L’héritage positiviste est encore influent en ce début de XXIe siècle. Le manque de culture épistémologique entraîne immanquablement un manque de recul sur le fait que les climatologues aient réussi à démontrer ce qu’ils cherchaient : la preuve de la responsabilité de l’homme dans le réchauffement climatique. Précisons que nous ne préjugeons pas de sa responsabilité ou non, mais signifions simplement que la preuve de la responsabilité de l’homme n’est pas encore établie. C’est dans cette même revue Nature que l’on peut lire un article[1] qui parle de la controverse climatique comme d’un combat de rue (street fighting). L’origine d’une telle intensité provient donc d’une part de la construction sociopolitique de la problématique climatique qui s’inscrit plus largement dans une problématique environnementale. D’autre part, ces niveaux élevés d’intensité témoignent de la force de l’engagement des acteurs.

 

 

 

 

 

Etat des lieux : consensus dissensus

 

 

 

            Consensus

 

            Les anthroporéchauffistes et les climatosceptiques s’accordent sur la réalité du réchauffement au moins jusqu’à une période allant jusqu’à 1998. Ils sont aussi d’accord sur le fait que l’augmentation du dioxyde de carbone dans l’atmosphère provient très majoritairement de l’activité humaine. Les deux camps ne nient pas que le dioxyde de carbone, le soleil et les nuages, ou la variation de l’angle de l’orbite terrestre puissent jouer un rôle dans le réchauffement.


 

 

            Dissensus

 

Les climatosceptiques et les anthroporéchauffistes ne s’accordent pas sur la prépondérance de ces facteurs. Les anthroporéchauffistes pensent qu’il y a suffisamment d’éléments qui tendent à montrer le rôle prépondérant du dioxyde de carbone dans le réchauffement climatique. Les climatosceptiques pensent au contraire que le GIEC se trompe en annonçant qu’ : il y a une probabilité de 90% que l'homme soit responsable de l'essentiel du réchauffement. Ils dénoncent l’exploitation d’un contexte de certitude qui selon eux n’a pas lieu d’être. Ils soulignent que l’on ne connaît pas suffisamment le système chaotique qu’est le climat pour en promulguer un déterminant unique. Ils pensent que le rôle du soleil, ou celui des nuages est insuffisamment pris en compte dans les modèles climatiques. De plus, il y a une forte remise en cause des modèles qui, selon les climatosceptiques, ne prennent pas en considération de manière correcte l’influence du soleil et des nuages. Le climat est un système chaotique et complexe encore insuffisamment compris et donc difficilement modélisable. Le débat porte sur la validité des modèles climatologiques, et la façon dont les scientifiques introduisent les paramètres, leurs importances relatives, leurs couplages, et les phénomènes de rétroaction. Le point central de la controverse est la contestation par les climatosceptiques du rôle majeur du dioxyde de carbone. Les climatosceptiques dénoncent le fait que les modèles n’arrivent pas à reproduire les climats passés correctement et donc ne peuvent pas en prévoir l’évolution future. Les projections données par les différents modèles sont contestées, notamment au niveau de l’augmentation du niveau des océans. La controverse climatique porte aussi sur les mesures de températures. Les climatosceptiques reprochent aux climatologues de ne pas leur communiquer les données brutes, mais les données remodelées où ce qu’ils nomment le « bruit » a été enlevé. L’usage différent de ces données brutes est à l’origine d’interprétations différentes.

 

A l’image du modèle simmelien du conflit, la controverse pour cet aspect strictement scientifique, tend à rapprocher les deux camps vers un consensus, même si pour l’instant les positions semblent figées. Les scientifiques français ont tout de même signé un texte commun, émanant de l’académie de sciences en octobre 2010 sur l’état actuel des connaissances et des incertitudes. Cette publication est suffisamment habile pour que chacun y trouve midi à sa porte, même si les médias français très orientés ont relayé cela comme un désaveu contre les sceptiques.

 

En marge de l’opposition entre les climatosceptiques et les anthroporéchauffistes, vient se greffer un troisième camp, les géographes. Sur le fond ils peuvent être qualifiés de climatosceptiques, sur la forme ils sont partagés entre les deux camps. Ils ne nourrissent pas pour autant la controverse, car leur approche épistémique est en dehors du giron des sciences physiques. Pour eux la prise en considération d’une température moyenne n’a aucun sens en matière de climatologie. Ils dénoncent néanmoins l’aspect catastrophiste des scénarios futurs. Ils pensent que le climat et ses modifications doivent être appréhendés de manière locale. Au regard de leur discipline, ils pensent que d’une part il peut y avoir des effets bénéfiques au réchauffement, et que d’autre part les hommes ont toujours su s’adapter. Aussi est-il nécessaire, selon eux, de penser cette adaptation.

 

 

 

De la légitimité de la controverse climatique d’un point de vue scientifique

 

Nous avons montré que la controverse climatique est une controverse scientifique tout ce qu’il y a de plus classique. Elle n’est pas une controverse seulement médiatique. Le groupe des climatosceptiques ne construit pas sa légitimité grâce à son existence médiatique. Deux camps, aux approches épistémiques différentes issues des sciences dures, avec une forte asymétrie en faveur des anthroporéchauffistes, s’affrontent violemment. La controverse climatique s’inscrit dans la catégorisation des controverses scientifiques, caractérisant l’affrontement de plusieurs théories sur un phénomène physique observé, le réchauffement climatique. Scientifiquement, elle se situe dans le cadre de savoirs non stabilisés quant à la compréhension du réchauffement climatique et le fonctionnement du climat terrestre.

 

Notre modèle d’analyse nous a permis de mettre en évidence une logique de réseaux d’acteurs dans laquelle la controverse évolue. L’opposition argumentative est très classique, comme toutes les autres controverses scientifiques. Chaque camp prend par ailleurs toutes les précautions scientifiques dans ses propres publications et communications pour ne pas présenter ses théories comme apportant une preuve irréfutable de l’origine du réchauffement. Les anthroporéchauffistes justifient volontiers les limites de leurs modèles. Ils ne prétendent pas que leurs modèles soient infaillibles. Ils pensent cependant que leurs travaux sont suffisamment solides pour que les pouvoirs politiques puissent prendre des décisions en faveur de la limitation de gaz à effet de serre.

 

En l’état actuel des choses, nous avons montré que la controverse pour sa partie visible est le lieu d’une opposition argumentative. Pour sa partie invisible, le « off », comme on dit, la controverse est le lieu, à travers des réseaux, d’une lutte d’influence sans merci. La révélation d’une partie des mails échangés met au grand jour la perméabilité de la science et de la société, et les rapports de force internes à la construction des savoirs scientifiques. Ces faits corroborent les études menées par les sciences studies ces dernières années, et ne concernent pas uniquement les controverses mais l’ensemble de la recherche scientifique. La science, la recherche sont avant tout une question d’homme, de société. Elle ne se construit pas dans l’idéal mertonien. Le scientifique n’est plus le savant désintéressé, isolé de la société dans son laboratoire, dont l’acharnement à la tâche permet l’avancée des connaissances. Les faits scientifiques, pour reprendre l’expression latourienne, sont le fruit d’une construction sociale. Il est tout à fait habituel, si l’on se réfère aux travaux de Latour et Woolgar, que le début de la controverse porte sur une courbe, celle de Mann. En effet la courbe, le graphique, est l’élément de référence qui permet d’argumenter en faveur d’une théorie. Pour le commun des mortels, une courbe émanant du champ de la recherche scientifique est assimilée à une preuve irréfutable. Pour autant, les graphiques sont le résultat d’un processus de traitement des données, d’un « remodelage et dépoussiérage ». Le graphique est ensuite présenté comme l’argument ultime du raisonnement permettant de valider le savoir incriminé. Ce qui pourrait apparaître comme un détail dans notre conclusion est en réalité un élément essentiel dans l’analyse de la controverse.

 

Quoi qu’il en soit, et quel que soit le relativisme que l’on puisse mettre à jour dans la controverse scientifique, il y a une totale légitimité de la part des climatosceptiques à proposer des théories différentes, tant que la preuve de l’origine du réchauffement n’est pas démontrée.

 

 

 

La controverse climatique construite sur des représentations erronées

 

            Notre modèle d’analyse de la controverse climatique considère la controverse comme ayant une structure triadique. Cette structure triadique permet d’analyser l’opposition argumentative entre les climatosceptiques et les anthroporéchauffistes, et la façon dont la controverse est mise en discours et vulgarisée dans les médias. Dans l’analyse sociologique de la réception de la controverse dans les médias, l’individu, le récepteur, est considéré comme actif. Il s’agit donc avant d’analyser le rôle des médias, de cartographier quelles sont les représentations spontanées en matière de réchauffement et de climat.

 

            Notre analyse de la représentation sociologique concernant le réchauffement nous a permis de mettre en évidence une caractéristique essentielle dans la compréhension de la réception. Le premier constat, saisissant, montre que les représentations sont pour la plupart erronées, fantaisistes, incertaines. C’est un bilan catastrophique que l’on a dressé. Sans exagérer, le phénomène est incompris ou très mal compris. Cette méconnaissance, malgré tous les efforts pédagogiques des médias, touche toutes les classes sociales. Même le milieu universitaire, et ce qui est encore plus alarmant, le milieu universitaire scientifique présente dans son ensemble de nombreuses représentations erronées en matière de climat.

 

            Ces erreurs prolifèrent y compris dans les études menées par exemple par l’ADEME. Les amalgames entre effet de serre et réchauffement climatique y sont légions. Malgré la médiatisation croissante du réchauffement climatique et l’intérêt porté par l’ensemble de la société sur le sujet, nous pouvons dire que globalement c’est un phénomène incompris. Un problème crucial se pose lorsque certains intellectuels vont commenter la controverse climatique, pensant maîtriser les connaissances nécessaires à sa compréhension. Ce problème est particulièrement aigu lorsque la modélisation est abordée.

 

 

 

 

 

La controverse climatique se construit dans la croyance de l’opinion dans des modèles climatiques somme toute perfectibles

 

L’interprétation des modèles tient en effet une place centrale dans l’analyse de la controverse. Un modèle par essence est une réduction de la réalité, il ne peut être absolu. Quelle que soit sa complexité et sa qualité, il ne peut donner des résultats que relatifs présentant une certaine incertitude. Le modèle est d’un point de vue épistémologique, par essence perfectible. Pourtant, cette incertitude liée à la modélisation est gommée et érigée en vérité absolue. L’adhésion au récit faisant de l’homme le responsable du réchauffement climatique est très fortement ancrée dans les consciences. Nous avons entrepris un travail de déconstruction de ce que les climatosceptiques désignent comme le mythe climatique.

 

L’attribution du prix Nobel de la Paix, en 2007 de manière conjointe à Al Gore pour son film, Une vérité qui dérange, et au GIEC, a cristallisé l’incertitude liée au réchauffement climatique. Nous sommes passés dans l’opinion d’un régime d’incertitude à un régime de certitude. Le prix Nobel entérinait définitivement le fait que l’homme soit le responsable du réchauffement climatique. Le film d’Al Gore a connu un grand retentissement, il a même été projeté à l’assemblée nationale française, pour informer les députés français. Or ce film qui présente les thèses anthroporéchauffistes sous leurs meilleurs aspects est aussi truffé d’erreurs scientifiques. Indépendamment de son caractère hautement anxiogène et culpabilisant, il correspond plus à un film de propagande qu’à un documentaire scientifique.

 

 

 

Le rôle des médias

 

 

 

            Répétons le, la controverse climatique ne doit pas son existence aux médias contrairement aux discours de la plupart des intellectuels analysant la controverse. Mais le rôle des médias est prépondérant. La distinction est essentielle. En effet, nous avons décrit comment, par exemple lors du dernier colloque sur la médiatisation de la controverse climatique à la fin de l’année 2010, organisé à Bruxelles et Paris, les différents intervenants n’ont eu de cesse de disqualifier la controverse d’un point de vue scientifique.

 

En France, les journalistes scientifiques ne sont pas neutres. Rares sont les médias à traiter la controverse de manière symétrique et axiologiquement neutre. Les journalistes Stéphane Foucart et Sylvestre Huet, respectivement du Monde et de Libération sont des acteurs anthroporéchauffistes à part entière. Ils traitent l’information de manière volontairement orientée, ce qui pose un grave problème de déontologie et d’impartialité de l’information. Cet engagement est dû à un système de connivence entre les scientifiques désireux de communiquer et les journalistes désireux de satisfaire aux contraintes éditoriales. C'est-à-dire de délivrer un message clair, simpliste, et par là-même réducteur. L’évolution du journalisme scientifique s’est opérée avec la nécessité de communiquer sur les problèmes environnementaux. C’est ainsi que cette alliance tacite s’est créée entre les journalistes et les scientifiques. Les uns servent les intérêts des autres et réciproquement. Certains scientifiques sont apparus sur le devant de la scène comme Jean Jouzel ou Hervé Le Treut. Les anthroporéchauffistes ont donc la part belle dans les médias.

 

Pour autant, il est difficile d’occulter le plus célèbre des climatosceptiques en France, Claude Allègre. Le rôle de Claude Allègre dans la controverse est plus médiatique que scientifique. Il n’a pas en effet publié d’articles scientifiques sur le réchauffement. L’importance médiatique de Claude Allègre a fait que les médias se sont focalisés sur sa personne, en raison de son côté bankable. C’est à dire qu’il répond plus à une logique économique d’un point de vue éditorial que scientifique. Il a longtemps été seul porte-parole du camp des climatosceptiques. Il a autant servi que desservi son camp. En effet, ses prises de paroles sont souvent grossières, agressives, et son dernier livre manque cruellement de rigueur. L’importance médiatique du personnage a occulté pour une partie le réel débat de fond sur la controverse. D’autres climatosceptiques, notamment les géophysiciens en France, sont alors arrivés sur la scène médiatique comme Vincent Courtillot. Beaucoup plus mesuré, ayant publié des articles dans les revues à comité de relecture, il est beaucoup plus légitime. Il n’a pas échappé à la logique de disqualification violente à laquelle se livrent les médias dans leur grande majorité et certains anthroporéchauffistes. Néanmoins la médiatisation de la controverse a subi une légère inflexion. Ce phénomène de rééquilibrage s’est accentué avant le sommet de Copenhague en décembre 2009. L’échec du sommet n’est d’ailleurs pas dû au rééquilibrage de médiatisation de la controverse mais aux profondes différences de perception de la problématique entre les pays développés et ceux en voie de développement. Après l’échec du sommet de Copenhague, il y a une modification de la représentation de la controverse en France. Il semble y avoir conjointement un phénomène de saturation et un désintéressement de la problématique climatique. Pour maîtriser l’information sur le sujet, l’ADEME n’a plus souhaité nous communiquer les données brutes des études menées sur les représentations sociales du réchauffement climatique après le sommet de Copenhague. Il existe une spécificité française dans le traitement médiatique de la controverse, due à la spécificité de l’utilisation massive de l’énergie nucléaire. Les anthroporéchauffistes comme Jean Jouzel, chercheur au CEA, membre important du GIEC, appartiennent au réseau de l’industrie nucléaire. Il existe une synergie médiatique, politique et scientifique en faveur des anthroporéchauffistes. Ce déséquilibre n’existe pas dans les autres pays. Aux Etats-Unis, il semble y avoir le phénomène inverse. C’est le lobby pétrolier qui mène une guerre médiatique pour disqualifier les thèses anthroporéchauffistes. C’est par ailleurs un des rares pays à ne pas avoir ratifié le protocole de Kyoto.

 

 

 

La controverse climatique, ou l’idéologie du progrès

 

La dimension idéologique des acteurs est un élément majeur dans la compréhension du phénomène. Les climatosceptiques reprochent aux anthroporéchauffistes d’être à la solde du GIEC, c’est-à-dire d’un système politique qui a besoin de certitudes pour agir. Les anthroporéchauffistes reprochent aux climatosceptiques d’être à la solde des lobbies pétroliers qui ne se soucient guère de la planète. Ils leur reprochent de croire que le progrès technique puisse tout résoudre. Ils soulignent leur incapacité à mesurer la gravité des bouleversements à venir. Claude Allègre pense par exemple que seul le progrès scientifique nous permettra de résoudre le problème du réchauffement climatique, qu’il ne nie pas. Ses opposants lui reprochent d’être à la solde d’un système économique libéral qui nous amène tout droit à la catastrophe. Les anthroporéchauffistes prônent un développement durable, qui va convertir la croissance économique en croissance éco responsable. Symbole de ce paradoxe, comme nous le mentionnons dans notre introduction, la voiture est devenue écologique par le simple fait qu’elle émet moins de dioxyde de carbone, indépendamment de tous les autres polluants qu’elle rejette, et de son caractère hautement individualiste. Quel que soit le camp auquel ils appartiennent tous les acteurs tiennent le même discours d’enfermement dans l’idéologie du progrès même quand ils le dénoncent. Prenons par exemple l’emblématique Nicolas Hulot. Dans son acte de candidature à l’élection présidentielle, il dénonce le système basé sur le progrès : « La marche triomphante du progrès prend les allures d'un immense malentendu »[2]. Il poursuit en admettant qu’il est nécessaire d’installer un autre type de croissance, mais qui reste néanmoins de la croissance : « Les solutions existent pour améliorer l'emploi, mieux redistribuer les richesses, installer une croissance qualitative et sélective. Au service d'un mouvement tourné vers l'avenir, je souhaite que ma candidature devienne un levier pour agréger les énergies autour d'un nouveau modèle de développement dont les impératifs écologiques et sociaux soient le moteur »[3]. Tous les acteurs sont enfermés dans ce qui pourrait constituer le paradigme du développement, issu de l’idéologie du progrès, de la modernité. Il n’y a pas de climatosceptiques ou d’anthroporéchauffistes souhaitant par exemple la décroissance ou une autre forme de modèle économique et sociétal.

 

 

 

La controverse climatique, ou l’expression d’un imaginaire mythologique culpabilisant et catastrophiste

 

Nous avons montré que si la controverse atteint de tels niveaux d’intensité, c’est que les acteurs ont de bonnes raisons d’être accrochés à leurs croyances, surtout si elles sont étayées par des raisonnements solides. Nous avons montré, à travers la critique de l’interprétation des modèles climatiques, que les a priori sont d’ordre idéologique parmi les anthroporéchauffistes. En se référant à Boudon, Simmel et Durand dans le traitement épistémologique de la connaissance, nous avons montré que l’origine de la responsabilité de l’homme prend racine dans un terreau mythique. Il en existe principalement deux. Le premier est le mythe du jardin d’Eden, rendant l’homme responsable de tous les maux de la terre. Le deuxième est le mythe prométhéen d’un homme dominant par sa connaissance la nature. Nous avons montré, en prenant comme exemple le livre d’Isabelle Stengers, comment les intellectuels les plus aguerris se fourvoient dans une idéologie écologiste dominante, et catastrophiste. La responsabilité de l’homme et sa capacité à régler les problèmes sont érigées en vérité absolue, celle qui dérange suivant le film d’Al Gore. Cette erreur, car cela en est une, vient d’un manque de connaissance épistémologique du statut du modèle. Le modèle ne peut en aucun cas revêtir un caractère absolu. Or, si Isabelle Stengers, philosophe, épistémologue, historienne des sciences, et la grande majorité des intellectuels se trompent, c’est qu’ils ont de bonnes raisons. L’implication idéologique de Stengers contre le système économique libéral et ses dérives est plus forte que la mobilisation de sa seule raison. Nous ne disons pas pour autant qu’elle a tort, mais simplement que son raisonnement est construit sur un a priori idéologique qui n’est pas étayé scientifiquement.

 

 

 

 

 

Perspective : la controverse climatique ou l’expression d’une société moderne qui est loin d’avoir dit son dernier mot

 

Nous arrivons au terme de l’analyse de la controverse climatique dans le cadre de ce Master 2.

 

De facto, l’amplification de la controverse et sa mutation en crise politique nous renvoie à la question de notre modèle sociétal. Dans un premier temps, la controverse est l’enfant de la modernité réflexive de Beck, qui a comme berceau le principe de précaution et le GIEC, hybride politico-scientifique, instrument d’expertise nécessaire à l’action politique pour minimiser l’exposition aux risques climatiques. Nous pourrions croire que les temps modernes sont révolus tant la critique de la science, du progrès, de la raison est forte. Mais dans les faits la modernité résiste très fort. Un petit pas de côté semble nécessaire. Nous proposons une lecture quelque peu différente du discours dominant. Nous avons montré que le discours des uns et des autres sont imprégnés en fait de beaucoup de modernité. L’homme continue de penser qu’il est capable de dominer la nature. La science et le progrès vont nous permettre d’éviter les pires catastrophes qui nous sont promises. La croissance s’est habillée de vert mais elle demeure un élément essentiel de stabilité de nos sociétés.

 

C’est l’idéal moderne qui pousse la controverse à son paroxysme. Le conflit qu’elle représente traduit notre extrême vulnérabilité face à la crise économique que nous connaissons, et notre insuffisance à penser notre société comme le souligne Maffesoli[4]. Il faut en effet, pour faire perdurer notre système, que les économies génèrent les points de croissance nécessaires à la survie du système. La controverse climatique, objet sociologique complexe, traduit la nature tout aussi complexe des changements auxquels nos sociétés doivent faire face. Le débat, voire la controverse sociologique consistant à adjoindre un qualificatif à la modernité, réflexive, post, hyper, etc., bat toujours son plein. A notre sens la controverse climatique vue sous les différents regards de ces différentes approches sociologiques pourrait convenir à chacune de ces déclinaisons sociologiques de la modernité. Elle s’inscrit parfaitement, comme nous l’avons montré, dans les mutations d’une société réflexive décrite par Beck. Nous avons choisi délibérément cet angle car il nous semble le plus approprié. Il y a des éléments tangibles caractérisant certains changements sociaux. Mais nous pensons que, indépendamment du camp, et surtout des discours sceptiques ou pas, les acteurs perpétuent des comportements alimentant sans cesse l’idéal moderne de progrès, de développement économique, scientifique et technique. A part quelques discours écologistes radicaux et marginaux, tous prônent une croissance verte et durable, alimentant paradoxalement toujours plus la modernité. La controverse climatique témoigne donc des changements sociaux profonds que notre société en crise majeure traverse. Peut-être notre modèle sociétal, construit sur l’idéal moderne, est-il à bout de souffle. Dans tous les cas, il résiste très fortement en s’habillant du vert le plus vertueux possible, y compris dans les discours de ceux qui le combattent.

 

Si la crise de la modernité commence avec la fin des grands récits. Si la crise de la modernité correspond à la fin de grands mythes mobilisateurs. Si l’on voit l’échec de la modernité comme une dialectique de la raison, qui s’est vidée peu à peu de sa capacité à déterminer des buts universalisables par la prévalence de la science et de la technique au détriment de la morale et de l’éthique, alors le réchauffement climatique est la problématique idéale et singulière dans laquelle l’homme prométhéen, capable de dominer et d’altérer la nature, peut soigner sa culpabilité grâce au progrès, à la techno-science, par des leviers d’actions politiques, tout en redonnant un sens moral et éthique à un nouveau grand récit mobilisateur : la lutte contre le réchauffement climatique.

 



[1]Nature 464, 11 mars 2010, article consultable en ligne sur le lien suivant : http://www.nature.com/nature/journal/v464/n7286/full/464141a.html

 

[2]Déclaration consultable le 21 mai 2011 sur le lien suivant : http://www.2012hulot.fr/nicolas-hulot-se-presente/declaration-de-candidature

[3]Ibid.

[4] Maffesoli Michel, Apocalypse, CNRS édition, Poche, Broché, Paris, 2009.

 

Par controverse-climatique
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Vendredi 11 février 2011 5 11 /02 /Fév /2011 19:34

Voici l'introdution de mon travail de recherche concernant l'analyse sociologique de la controverse climatique.

 

 

            H1N1, SRAS, OGM, réchauffement climatique, la seule évocation de cette liste non exhaustive nous projette dans un espace cauchemardesque et catastrophique où le pire nous est promis. La science, à travers son expertise et sa recherche, est de plus en plus sollicitée pour apporter de nouvelles connaissances sur ces sujets soumis à des débats très vifs, et souvent controversés. A l’image des thèses développées par Ulrich Beck dans La société du risque[1], les citoyens considérés comme profanes s’emparent désormais de ces questions. Aussi assistons-nous, à travers ces débats de société, à une remise en question de l’expertise scientifique, et plus largement à une crise de l’autorité scientifique et des pouvoirs publics. Ainsi, dans les très sérieuses XXVerencontres de Pétrarque dans le cadre du festival de Radio France 2010, organisées par le non moins très sérieux journal Le Monde et l’emblématique radio France Culture sous la thématique « En qui peut-on avoir confiance ? », le débat de la deuxième journée était placé sous le thème : « La science nous ment-elle ? ». Certes, les choix éditoriaux sont toujours pour le moins un brin provocateur mais la question était tout de même posée. Immanquablement, le débat s’est focalisé sur le réchauffement climatique dans une diatribe quasi unanime contre l’emblématique Claude Allègre. Au-delà des aspects médiatiques de ce sujet pour le moins brûlant, le réchauffement climatique, qu’en est-il véritablement de la controverse d’un point de vue strictement scientifique ? Notre travail de recherche pour ce mémoire est l’étude sociologique de la controverse climatique qui enfle considérablement depuis le sommet de Copenhague en décembre 2009, et l’affaire du « climategate ». Du point de vue du sociologue Bruno Latour la frontière entre politique et science a volé en éclat. Il souligne cette imbrication dans un article du Monde, à propos de notre ancien ministre de l’éducation : « Or, si le front de recherche dans tous les domaines controversés du bouleversement climatique est infiniment varié, il en est de même du "front de recherche et d’expérimentation" multiforme de l’immense mouvement global d’écologie politique. Si l’on ne souligne pas la légèreté politique d’Allègre avec autant d’allégresse que sa légèreté scientifique, c’est que notre Ministre Savant incarne encore, sous une forme évidemment très dégradée, l’idéal d’une République fondée en Raison. Selon cet idéal, l’action politique suit les lois de la Science (toujours en majuscule), que celles-ci proviennent de la physique, de la biologie ou de l’économie.  "Donnez-nous les lois indiscutables de la Science et nous en déduirons les décisions indiscutables de la politique" Dans cette optique, seule compte l’exactitude de la représentation scientifique du monde ; peu importe les lacunes de la représentation politique puisque celle-ci ne fait qu’appliquer ce qu’on sait par ailleurs. » [2]L’étude de la controverse climatique, sujet vaste et ambitieux, rentre difficilement dans le cadre d’un simple mémoire de master 2, tant les ramifications et les implications sociétales sont nombreuses. Comme le souligne Yan De Keroguen, rédacteur en chef du magazine place-publique.fr, l’incertitude est au cœur de la question climatique et des enjeux sociétaux sous-jacents : « Incertitudes, inquiétudes, peurs, catastrophe… ces mots font partie du vocabulaire courant de notre société quand elle décline le mot progrès ou quand elle doit faire face à des menaces liées au changement climatique, aux pollutions de l’environnement, aux épuisements de nos ressources. A ces mots sont liés ceux de prévision, de précaution, de prévention, de sécurité, mais aussi d’espoir, de confort, de vie meilleure. Les chercheurs, eux, nous rappellent que la science est aussi affaire de risque. Cette confrontation dialectique est nécessaire pour avancer »[3].L’étude de la controverse climatique renvoie de facto à la question de la modernité. Pour Edgar Morin, elle a pour quadri-moteur : science-technique-industrie-économie[4]. De ce rapport dialectique à un savoir prévisionnel où l’incertitude scientifique grandit au fur et à mesure que la responsabilité politique face aux risques est engagée, se dégagent des discours plus ou moins alarmistes, voire millénaristes, où les climatosceptiques font figures d’épouvantail. Bruno Latour dans son article du Monde poursuit ainsi : « On comprend bien la capacité de nuisance des climatosceptiques : avec un grain de scepticisme vous pouvez freiner tout un train de décisions politiques »[5]. Jürgen Habermas a pensé le principe de précaution comme le contrepoids politique de l’incertitude scientifique. Inscrit depuis 2005 dans la constitution française au plus haut niveau hiérarchique, et ayant reçu une reconnaissance planétaire en 1992, au sommet de la terre de Rio de Janeiro, le principe de précaution est perçu pour certains comme un frein au développement. Pour d’autres au contraire, il est salvateur, érigé en principe universel au même niveau que les droits de l’homme. Il permet aux acteurs en quête de vérité de mieux naviguer dans une fourchette d’incertitude peu confortable dans une société où l’héritage positiviste est encore fort prégnant. « Mais on comprend aussi l’inexpiable haine que suscite le principe de précaution chez tous ceux qui rêvent de revenir à une République fondée en Raison : ce principe, en effet, brise le lien de nécessité entre connaissance indiscutable et action politique indiscutable. Il oblige à vivre entre deux incertitudes, celle de la recherche (à ne pas confondre avec la Science) et celle de l’action tâtonnante (à ne pas confondre avec l’application de lois indiscutables) »[6]. Il oppose les contraintes à court terme, tant financières que politiques, aux contraintes à long terme tendant à limiter les impacts négatifs de nos économies sur l’environnement, tout en nous préservant des risques produits pour la plupart par cette même économie.

 

Voici exposé, de façon succincte, le contexte social de la controverse climatique. Elle s’est développée suivant de nombreuses ramifications, scientifiques, sociétales, politiques, médiatiques, économiques. Comme toute controverse, elle révèle les tensions internes aux institutions scientifiques. Elle représente aussi un indicateur sociologique précieux de l’état de ce que l’on nommera sobrement, entre guillemets, la « modernité ». Elle porte en elle les éléments emblématiques de la société du risque, d’Ulrich Beck, le principe de précaution, né à Rio lors du troisième sommet de la terre, et une forme hybride d’expertise scientifique et politique, le GIEC, groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat. C’est dans ce contexte particulier que nous nous devons d’analyser la controverse climatique d’un point de vue strictement scientifique. Deux groupes s’opposent, l’un que l’on nommera anthroporéchauffiste, considère que le réchauffement climatique est principalement dû aux émissions de dioxyde de carbone d’origine humaine. L’autre, connu sous le nom de climatosceptique, considère que la preuve faisant des émissions de dioxyde de carbone d’origine humaine le déterminant majeur du réchauffement n’a pas été apportée.

 

Etymologiquement, le scepticisme vient du grec skeptomai, j’ « examine ». Il est à la base d’une école de pensée grecque fondée par Pyrrhon d’Elis au IVesiècle avant Jésus Christ. Les sceptiques antiques considéraient que l’homme n’a pas la faculté de connaître la vérité. Au siècle des lumières, le scepticisme est pour Diderot une attitude critique face aux dogmes, « Le premier pas vers la liberté »[7].Le scepticisme philosophique qui critique la prétention de l’accession à la vérité, se distingue du scepticisme scientifique qui lutte contre les pseudosciences. Le groupe des climatosceptiques, en ce sens, se positionne davantage sur un plan philosophique. En effet, dans leur ensemble, bien qu’ils émettent des critiques envers la climatologie, ils ne la qualifient pas pour autant de pseudoscience.

 

 

 

            Quelle est notre hypothèse de départ ? Nous pouvons la formuler de la façon suivante : « La controverse climatique : cheval de Troie de la modernité ? ».

 

Pourquoi une hypothèse si hasardeuse de prime abord ? Nous allons montrer que l’analyse de la controverse nous amène à poser et légitimer ce type de problématique. Si l’on compare la controverse climatique à un cheval de Troie, elle pourrait en entrant dans la cité moderne assiégée, critiquée de toute part, la mettre en péril, à cause du doute qu’elle peut semer dans les consciences, et paralyser les actions politiques pour lutter contre les émissions de dioxyde de carbone. C’est pourquoi de nombreux acteurs tendent à vouloir disqualifier la controverse d’un point de vue scientifique et ne lui accorder qu’une existence tout au plus médiatique. La question aigüe concernant la médiatisation de la controverse climatique est actuellement en débat. Troie, cité moderne, doit-elle laisser entrer la controverse climatique comme toute société moderne démocratique construite à travers l’expression des divergences d’opinion ? Les positions en l’état actuel sont plutôt radicales.

 

On pourra nous reprocher que notre comparaison entre la controverse climatique et le cheval de Troie a ses limites. Le cheval de Troie était une offrande, une ruse utilisée par les Grecs pour mettre fin au siège de la cité. Caractériser la controverse en ce sens comme une offrande, effectivement, peut montrer ses limites, même si l’on considère l’expression des différentes opinions comme une offrande. Mais l’évolution de la signification l’expression fait que le cheval de Troie possède désormais un autre sens. Il est, en reprenant le vocabulaire informatique, un programme malveillant qui entre dans l’ordinateur sans véritablement s’annoncer, pour ensuite, en se déclarant, engendrer plus ou moins de dommages. En empruntant ce sens-là au cheval de Troie, l’analogie avec la controverse climatique n’en a que plus de force. En effet, où positionner les frontières de la société moderne, construite sur l’idéal de démocratie et de progrès ?

 

Si l’on considère une certaine dichotomie entre la science et la société moderne, nécessaire à l’exercice du pouvoir politique, alors, la controverse climatique qui est née dans les arènes scientifiques est venue, pour certains, comme un cheval de Troie pour exterminer la cité moderne assiégée. Si on considère qu’il n’existe pas une réelle séparation entre la science et la société, alors la controverse climatique peut être comparée à un cheval de Troie, mais qui serait comme une maladie auto-immune. Le dissensus scientifique, quasi inexistant pour les anthroporéchauffistes, considérant que la très grande majorité des scientifiques pensent que le réchauffement climatique est la conséquence de l’activité humaine, à cause de la médiatisation pourrait, comme un cheval de Troie, détruire la cité moderne. Malgré toutes les critiques que notre hypothèse de recherche ne manquera pas de susciter, nous assumons complètement ce risque. Nous assumons d’autant plus ce risque qu’en l’état actuel des représentations dominantes concernant la controverse climatique, nous allons montrer que la doxa faisant de l’homme le responsable, est partagée par l’ensemble des intellectuels, universitaires et non des moindres. Nous n’avons ni l’intention, ni la prétention de prouver le contraire mais nous allons nous attacher à déconstruire ce nouveau dogme moderne : la lutte contre le réchauffement climatique.

 

Notre analyse de la controverse s’effectuera sur plusieurs plans aussi bien scientifique, épistémologique, que sociologique. Nous allons essayer de montrer, à l’aide d’un modèle d’analyse que nous avons construit, dans un premier temps que la controverse climatique est à proprement parler une controverse scientifique où le dissensus scientifique est venu se déverser sur la place publique. Au-delà de l’analyse des rapports de forces institutionnels scientifiques qui ont conduit à la naissance de la controverse scientifique d’un point de vue argumentatif, la controverse climatique est aussi une controverse politique et idéologique. Dans un deuxième temps elle constitue un témoin significatif de la crise institutionnelle que traverse notre société, où les problématiques environnementale, énergétique, économique et politique s’entremêlent. En effet, quelques petits pas de côté, pour le moins sociologiques, nous amèneront à montrer que les antagonismes scientifiques ne sont pas si forts que l’on pourrait le supposer de prime abord. Nous nous risquerons à montrer que les scientifiques s’opposant sont, parfois, pas si loin de tenir le même discours sans être pour autant d’accord. Les dissensions proviennent essentiellement d’une différence d’appartenance épistémologique. Elles se traduisent par une interprétation différente de l’incertitude liée à la modélisation de phénomènes complexes, comme le climat. C’est l’interprétation politique de l’incertitude, réduite à travers l’expertise du GIEC, qui pose problème. Aussi ne pouvons-nous pas occulter la question des valeurs personnelles, éthique, morale, politique et idéologique des acteurs engagés dans la controverse.

 

            La controverse climatique n’est pas donc pas une affaire exclusivement scientifique, elle est aussi socio-politico-médiatique. Le monde occidental s’est construit sur des grands mythes fondateurs. Deux nous apparaissent majeurs dans notre problématique, la culpabilité cultivée et entretenue depuis le jardin d’Eden, et le mythe prométhéen conférant à l’homme la surpuissance de la connaissance et la maîtrise de tout y compris de la nature. Nous allons montrer dans un deuxième temps que ce terreau mythologique permet l’altération de la perception des risques parce que notre modèle économique, construit autour du progrès, de la science, et du développement doit, pour subsister, aller chercher ces fameux points de croissance, fût-ce au travers d’un travestissement écologique : le développement durable. En ce sens la controverse climatique a pris une ampleur considérable. Elle combine tous les éléments permettant, si vous nous passez l’expression, de faire monter la mayonnaise. Le réchauffement climatique, au-delà de culpabilisation qu’il nous apporte (Adam et Eve) et des solutions que nous ne manquerons pas de trouver (Prométhée) permet en outre de diffuser de façon plus générale une parole écologique vertueuse permettant une prise de conscience de l’exploitation de notre planète. Ce qui nous amène à ce paradoxe en ce début de XXIe siècle : la voiture est devenue écologique, et ses faibles émissions de dioxyde de carbone sont présentées comme respectueuses de l’environnement, indépendamment de tous les autres gaz qu’elle rejette, et du caractère hautement individuel donc énergivore comme moyen de transport qu’elle représente. Et comme ce sont toujours les grosses couleuvres les plus faciles à avaler, il est question de remplacer le moteur à explosion fonctionnant au pétrole par un moteur électrique sans même poser la question des problématiques liées à la production d’électricité. Sur le principe, il y a une prise de conscience des perturbations humaines faites à notre écosystème et une amorce de décisions politiques allant dans le sens de la préservation. Dans les faits, c’est l’économie tout entière qui s’est emparée de ce nouveau créneau vert pour perpétuer un système économique à bout de souffle. La controverse climatique, si le lecteur veut bien nous pardonner par avance ce jeu de mots, est un formidable thermomètre permettant de mieux mettre à jour une forme d’enfermement intellectuel dans lequel la crise de la société moderne nous conduit.

 



[1]Beck Ulrich, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Flammarion, Paris, 2001.

[2]Latour Bruno, « Quand le principe de précaution déstabilise le rationalisme à la française », Le Monde 22 mai 2010.

[3]Article consulté le 12 août 2001 sur le lien http://www.place-publique.fr/spip.php?article5814

[4]Morin Edgar, Vers l’abîme ?, L’Herne, coll. « Carnets », Paris 2007.

[5] Latour Bruno, art. cit.

 

[6] Art. Cit.

[7]Diderot Denis, Pensées Philosophiques, Mille et une nuits, collection poche, Paris, 2004.

 

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